‘’Le meilleur des hommes’’ - 5 août 2005 - Le Monde

5/ Retour sur le futur

Le meilleur des hommes, par Yves Eudes

LE MONDE | 05.08.05 | 12h13 • Mis à jour le 08.08.05 | 12h38

Cet article de science-fiction n’est pas né de l’imaginaire. Il projette dans un futur proche les tendances et programmes déjà lancés en 2005.

Manon, qui est née en 2005, a aujourd’hui 25 ans. Elle a une bonne situation, elle vient de se marier et a décidé de faire un enfant. Pour cela, elle décide de prendre rendez-vous avec une équipe de spécialistes de la procréation. Manon est en bonne santé, elle fait souvent l’amour, et pourrait avoir un enfant sans assistance médicale, mais elle n’a pas l’intention de s’en remettre aveuglément à la nature et au hasard. Elle estime qu’aujourd’hui, la conception d’un enfant doit être gérée par des professionnels de façon scientifique, et qu’elle a droit à un bébé sur mesure, doté de toutes les qualités physiques et mentales qu’elle aura choisies pour lui. Elle opte donc pour la fécondation in vitro et la fabrication d’un embryon génétiquement modifié.

Première étape : Manon doit subir un prélèvement d’ovocytes. Plus besoin de traitement hormonal lourd, les médecins extraient par simple biopsie des ovocytes immatures, qui seront développés in vitro. Si, à la réflexion, Manon préfère attendre encore quelques années, ses ovocytes seront congelés, puis décongelés le jour où elle se sera décidée : elle aura vieilli, mais les ovocytes seront toujours jeunes. De même, son mari va faire congeler une réserve de son sperme de jeune homme, dans laquelle il pourra puiser tout au long de sa vie.

Lorsque Manon est prête, elle fait produire in vitro quelques dizaines d’embryons. Elle en profite pour décider que son futur enfant sera une fille, en faisant procéder à un tri préalable des spermatozoïdes.

Dès le premier stade du développement, le noyau d’une cellule de chaque embryon est soumis à un examen génétique complet, réalisé par ordinateur, car on connaît aujourd’hui le rôle et le fonctionnement de tous les gènes du génome humain.

Bien entendu, les embryons porteurs de gènes susceptibles de déclencher des maladies génétiques, allant de l’autisme à la mucoviscidose, sont éliminés d’emblée. Cette pratique, inaugurée en Angleterre dès la fin du XXe siècle, est complètement banalisée : aujourd’hui, un couple assez négligent pour transmettre une maladie génétique à son enfant peut être considéré comme juridiquement responsable et moralement coupable.

Les embryons ayant survécu à ce premier tri sont soumis à une analyse plus fine. Manon pourra écarter ceux qui risquent de donner un enfant sourd, obèse, malingre, trop grand ou trop petit, myope, agressif, maladroit, timide, dépressif… Le tri ne permet pas encore de garantir le “bébé sans faute”, mais on s’en rapproche.

Une fois achevée l’élimination des indésirables, on passe à la sélection positive. Les embryons présélectionnés sont comparés à des profils-types établis grâce à des bases de données contenant des millions de cartes génétiques individuelles. Selon ses préférences, Manon cherchera à identifier un embryon dont le profil se rapproche de celui d’un champion sportif, d’un prix Nobel, d’un top model, d’un poète, d’un chef d’entreprise, d’un moine, d’un violoniste virtuose, d’un guerrier…

Si elle a des ambitions modestes, elle pourra s’arrêter là et se faire implanter l’embryon le plus performant parmi ceux que lui a fournis la nature. Mais si aucun d’entre eux ne la satisfait, elle passera au stade supérieur, c’est-à-dire à la manipulation génétique de l’un de ses embryons.

Les médecins tenteront d’abord d’inhiber les gènes porteurs de caractéristiques non désirées, et de stimuler les gènes aux potentialités prometteuses, mais qui sont dormants ou peu actifs. Désormais, on sait changer le comportement d’un gène sans le toucher, en agissant chimiquement sur les systèmes d’autorégulation et de communication naturels de la cellule.

Pour aller encore plus loin, il faudra intervenir de façon “chirurgicale” sur une ou plusieurs des 23 paires de chromosomes qui portent les 20 000 gènes du génome humain. L’objectif sera d’y introduire des variantes de gènes que ni Manon ni son mari ne possèdent. Depuis quelques années, on sait ôter de la cellule des gènes porteurs d’anomalies graves et les remplacer par des gènes sains, fabriqués en laboratoire. Puis on a étendu cette pratique aux imperfections plus bénignes, car la distinction entre la “maladie” et le simple “défaut de fabrication” s’est estompée dans l’esprit du public : dans les deux cas, il s’agit seulement de corriger une erreur de la nature.

Certains généticiens tentent de mettre au point une technique encore plus innovante. Plutôt que de toucher aux chromosomes naturels, dont la modification peut entraîner des effets secondaires incontrôlables, ils veulent introduire dans la cellule une vingt-quatrième paire de chromosomes artificiels, fabriqués et testés in vitro. Ils pourront être équipés d’un choix illimité de gènes sur mesure. Les grands laboratoires pharmaceutiques sont très intéressés par cette méthode, qui leur permettra de standardiser les modèles les plus recherchés par le public et de les fabriquer en série sur des chaînes robotisées, comme on le fait depuis quarante ans pour les OGM.

Ainsi, Manon pourra sans doute choisir la couleur de la peau, des yeux et des cheveux de son enfant, et le doter d’une gamme étendue de qualités : force, endurance, dynamisme, sommeil régulier, bonne tension artérielle, forte production de stéroïdes naturels, résistance à certains cancers, mais aussi capacité à s’intégrer dans un groupe, tempérament optimiste, goût du risque et de l’innovation, bonne concentration intellectuelle… Bien sûr, Manon sait que l’environnement social et l’éducation joueront un rôle essentiel dans le façonnement de la personnalité de sa fille, mais si son patrimoine génétique est optimisé, elle aura les cartes en main pour réussir ce qu’elle décidera d’entreprendre.

Les avancées de la recherche restent inégales selon les secteurs. Ainsi, l’augmentation de l’intelligence humaine par modification génétique progresse très lentement : on a découvert que plus de 10 000 gènes concourent au développement du cerveau, ce qui rend toute manipulation hasardeuse. En revanche, les grands laboratoires affirment qu’ils vont bientôt réaliser le rêve ultime de l’humanité : ralentir le mécanisme du vieillissement, permettre aux futures générations de conserver leurs facultés jusqu’à un âge avancé, et leur éviter les maladies et les souffrances accompagnant la vieillesse.

La tâche est immense, car de nombreux gènes interviennent dans le vieillissement d’une cellule. Malgré tout, on commence à identifier des gènes permettant des améliorations partielles, comme le maintien de la masse musculaire, des connexions entre les neurones ou de la production d’hormones. On est sur la piste d’un gène qui obligerait les cellules vieillissant prématurément à s’autodétruire avant d’avoir secrété les substances nocives qui endommagent leurs voisines.

Si Manon souhaite faire d’autres enfants plus tard, elle pourra sans doute demander des modifications encore plus spectaculaires. On a identifié dans le génome humain des gènes inactifs hérités de créatures disparues depuis des millions d’années, dont l’homme est le descendant lointain. Ainsi, le gène, toujours actif chez les batraciens, permettant de faire repousser un membre coupé, a été détecté chez l’homme à l’état récessif. Il semble avoir été inhibé au profit du gène permettant la cicatrisation rapide du moignon. En théorie, il suffirait de bloquer le gène de cicatrisation et de stimuler le gène de la repousse pour que l’enfant soit doté de ce pouvoir.

D’autres chercheurs tentent d’introduire dans des cellules humaines des gènes animaux qui n’ont jamais fait partie du patrimoine génétique de la race humaine : depuis la création des OGM et des animaux transgéniques à la fin du XXe siècle, on sait que l’unité fondamentale du vivant permet des mélanges entre toutes les créatures, même les plus éloignées sur la chaîne de l’évolution. En théorie, un humain pourrait donc être doté d’une vue aussi perçante qu’un aigle, de l’odorat d’un chien de chasse, de l’ouïe d’un lièvre, de la force d’un orang-outang ou de la faculté de navigation d’un oiseau migrateur. Il pourrait même développer des organes nouveaux, comme le sonar des chauves-souris. On rêve déjà de fabriquer des gènes qui n’ont jamais existé chez aucune créature, et qui fourniront des fonctions inédites.

Lorsque son futur bébé aura été façonné à sa convenance, Manon devra prendre une dernière décision. Elle pourra se faire implanter l’embryon modifié, qui se développera naturellement dans son ventre. Mais elle pourra aussi décider de le placer dans un “utérus artificiel”, une couveuse ultra-perfectionnée dans laquelle il se développera in vitro pendant neuf mois, sous surveillance électronique. Si tel est son désir, elle sera mère sans avoir subi les inconforts de la grossesse ni les douleurs de l’accouchement. Le caractère post-humain de ces enfants entièrement conçus in vitro sera peut-être visible à l’oeil nu : sans cordon ombilical, a-t-on encore besoin de nombril ?

Le grand problème, encore non résolu, est que les modifications introduites dans l’embryon se retrouveront dans toutes les cellules de la fille de Manon, y compris ses cellules reproductrices. Une fois adulte, vers 2060, elle les transmettra à son tour à ses enfants, déclenchant un processus de mutations cumulatives de l’espèce humaine. Les plus optimistes affirment qu’on va trouver une solution, par exemple en programmant les nouveaux gènes pour qu’ils ne se développent pas dans les cellules reproductrices. Autre scénario : pour avoir un enfant, la fille de Manon devra aussi avoir recours à la fécondation in vitro d’un embryon modifié, afin que les médecins puissent ôter les chromosomes artificiels qu’elle lui aura transmis. Elle pourra en rester là, restaurant ainsi le patrimoine génétique naturel hérité de ses ancêtres. Mais elle pourra aussi décider d’introduire dans son futur enfant de nouvelles modifications, encore plus profondes ou plus subtiles que celles dont elle a bénéficié en son temps.

Pour le moment, la plupart des parents se contentent de manipulations testées et approuvées par l’industrie, mais certains ne sont pas aussi sages, et les cliniques commencent à recevoir des demandes hors du commun. Un couple de sourds-muets insiste pour avoir un enfant qui leur ressemble et qui saura s’intégrer dans leur milieu, c’est-à-dire un sourd-muet. Une catholique intégriste, dont le frère est homosexuel, voudrait s’assurer que son fils sera hétérosexuel. Un plongeur sous-marin souhaite un enfant capable de tenir dix minutes sous l’eau sans respirer. Une artiste plasticienne souhaite une fille dont la peau serait vert phosphorescent, comme cela se fait couramment pour les animaux de compagnie. Un patron de PME, dont le fils a refusé de prendre sa succession, veut faire un nouvel enfant possédant les qualités requises pour faire un bon chef d’entreprise.

Dans le monde entier, le grand public a vite perçu les avantages pratiques de ces techniques, sans trop se soucier des conséquences à long terme. Les pays d’Extrême-Orient se sont lancés dans l’aventure sans états d’âme : en Chine, les couples n’ont toujours droit qu’à un seul enfant, mais ils peuvent désormais exiger qu’il soit parfait. En Occident, les mises en garde et les imprécations des élites culturelles et religieuses ont été vaincues par une coalition hétéroclite de mouvements modernistes et libertaires, de grandes firmes pharmaceutiques et de lobbies militaires.

Aux Etats-Unis et en Europe du Nord, des autodidactes se lancent dans des expérimentations hasardeuses pour réaliser leurs fantasmes avant-gardistes. Dans les paradis fiscaux, des cliniques clandestines se montent pour tenter de satisfaire les caprices de riches excentriques. En France, des associations militent pour que ces prestations soient remboursées par la Sécurité sociale. Les laboratoires militaires produisent en série des chromosomes artificiels normalisés, permettant de fabriquer des soldats intrépides, infatigables, frugaux, résistant aux armes bactériologiques, et dotés de capacités sensorielles extra-humaines.

La NASA étudie les modifications dont la prochaine génération d’astronautes aura besoin pour survivre à de longs voyages dans l’espace et à des séjours sur d’autres planètes. Dans certains pays restés traditionalistes, les technologies de pointe se marient avec les valeurs archaïques : les autorités religieuses ne refusent plus le principe des manipulations génétiques, mais exigent que les garçons soient modifiés pour devenir actifs et entreprenants, et les filles pour faire des épouses dociles.

Malgré les abus, les erreurs et les accidents, les hommes du XXIe siècle ont fini par accepter une idée violemment rejetée par leurs parents : l’Homo sapiens n’est pas l’aboutissement parfait de l’évolution de l’espèce, mais une simple étape intermédiaire, qui ne doit pas être sacralisée. S’il ne détruit pas son environnement, l’homme continuera à se transformer pour s’adapter à un monde de plus en plus refaçonné par la technologie. Et pour le meilleur ou pour le pire, son évolution se pliera en partie à sa volonté.


Sources

Cet article s’inspire librement des travaux et commentaires de chercheurs américains et européens mais ne reflète pas nécessairement leurs opinions, notamment :

Gregory Stock, Redesigning Humans, Houghton Mifflin, 2002.

Ray Kurzweil et Terry Grossmann, Fantastic Voyage : Live Long Enough to Live Forever, Rodale, 2004.

Société savante des extropians, http://www.extropy.org .

Société savante des transhumanistes, http://www.transhumanism.org .

Henri Atlan, L’Utérus artificiel, Le Seuil, “La librairie du XXIe siècle”, 2005, 215 p., 19 €.

Marina Cavazzana-Calvo, service de biothérapie, hôpital Necker, Paris.

Jim Kent, université de Californie à Santa Cruz, http://www.cse.ucsc.edu/~kent/ .

Jacques de Mouzon, chargé de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Paris.


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Posted by justicedt on 2005/08/05 •
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